L'abbaye Saint Victor de Marseille et le légionnaire romain

L’abbaye Saint-Victor de Marseille, et le légionnaire romain

L’abbaye Saint-Victor est l’un des édifices les plus emblématiques de Marseille, et l’un des plus anciens encore debout.

Avec le fort de Saint-Nicolas à ses cotés, il donne la réplique au Fort Saint-Jean, de l’autre coté du Vieux-Port, principale entrée de la ville autrefois. Ils gardent ainsi aujourd’hui l’entrée maritime de la cité phocéenne. Il est difficile d’imaginer que ce château fort est en fait une église, dont sa fondation remonte aux débuts du Christianisme à Marseille. Un légionnaire romain devenu évêque de Marseille, Victor, est ainsi à l’origine d’un des monuments les plus aimés des marseillais. Voyons voir d’un peu plus près la légende de ce légionnaire au destin extraordinaire.

Abbaye de Saint-Victor, Marseille

Abbaye de Saint-Victor, Marseille

La conversion de l’Empire Romain à la foi Chrétienne ne s’est pas faite en un jour, ni en une année. Plusieurs siècles furent nécessaires pour que le Christianisme prenne le pas sur les anciennes religions. An l’an 303, nous sommes encore dans cette période de transition, avec plusieurs conflits entre les tenants du paganisme et ceux du christianisme. C’est dans ce contexte compliqué que plusieurs légendes vont naître, comme celle du massacre de la Légion Thébaine, et, indirectement liée, celle de Victor, légionnaire romain, que les marseillais connaissent aujourd’hui comme étant le saint patron de la fameuse abbaye à l’entrée du Vieux Port, l’abbaye de Saint-Victor.

Abbaye de Saint-Victor et le bassin de carénage du Vieux-Port

Abbaye de Saint-Victor et le bassin de carénage du Vieux-Port

Victor, légionnaire romain

A l’époque de Dioclétien, Marseille était une ville farouchement attachée à ses traditions païennes, héritées de son passé grec, un passé prestigieux dont les marseillais étaient fiers. La religion était pour beaucoup un facteur d’identité très fort. L’histoire de Victor est légendaire, tout comme la légion à laquelle ce soldat est supposé appartenir. Selon l’histoire chrétienne, le massacre de la légion Thébaine aurait eut lieu en 286, bien avant le début des persécutions de Dioclétien, en 303. Les faits ne sont pas relatés par les auteurs chrétiens de la même période, mais uniquement par une source tardive et religieuse, plus de 170 ans plus tard : l’évêque Eucher de Lyon, en l’an 450 environ.

A gauche, statue de Saint Victor, sculptée par Richard van Rhijn, né en 1957. A droite, église haute.

A gauche, statue de Saint Victor, sculptée par Richard van Rhijn, né en 1957. A droite, église haute.

La légion Thébaine, entièrement composée de chrétiens coptes, ne pouvait obéir aux ordres et tuer les chrétiens d’Octodure, aujourd’hui Martigny en Suisse. Cette rébellion, aggravée par le refus de sacrifier au culte de l’empereur, causa leur perte. Ils furent d’abord décimés : un légionnaire sur dix fut tué. Malgré tout, leur foi était plus forte que cette punition, et continuèrent de refuser le culte à l’empereur. Maurice d’Agaune, leur commandant deviendra par son obstination à ne pas vouloir renier sa foi chrétienne celui que nous connaissons aujourd’hui comme étant Saint Maurice.

Sarcophage des compagnons de Saint Maurice.

Sarcophage des compagnons de Saint Maurice.

Victor était un légionnaire romain, peut-être un rescapé de cette fameuse légion légendaire. Un des rares survivants des 6500 soldats de Maurice d’Agaune. Quoiqu’il en soit, en 303, il ne comptait pas dans les martyrs de la légion Thébaine, et peut-être n’en a-t-il jamais fait partie, les rapports étant parfois contradictoires : il est peut-être confondu avec un autre Victor de la légion Thébaine, martyrisé à Soleure, en Suisse. Notre Victor marseillais, une fois dans la cité phocéenne, n’a eu de cesse que d’aider la petite communauté chrétienne naissante de cette ville païenne. L’empereur Maximien Hercule, en lutte active contre le Christianisme qu’il accusait de diviser et fragiliser l’empire, décida de punir son officier Victor et les autres soldats chrétiens qui l’avaient rejoint en prison, Alexandre, Longin et Félicien. Lors de son procès, Victor refusa, comme les autres saints de l’Antiquité, de sacrifier aux dieux et à l’empereur. Il renversa du pied l’autel où on l’invitait à jeter l’encens, ce qui lui valu d’avoir le pied coupé. Il fut jeté sous une meule qui se brisera, puis décapité et jeté à la mer avec les autres soldats chrétiens. Nous étions le 21 juillet de l’an 303 selon la tradition, et depuis lors, nous fêtons Saint Victor à cette date.

Dans la chapelle de Saint Mauront, les quatre des sept dormants.

Dans la chapelle de Saint Mauront, les quatre des sept dormants.

L’histoire de Victor est emblématique du début des persécutions de Dioclétien, et compte, comme chaque récit légendaire, sans doute une importante part de vérité. Il devait sûrement être l’évêque de Marseille au moment des faits. Son statut, officier de l’empereur, nous montre bien que le Christianisme était alors de plus en plus répandu, et ce, dans toutes les couches de la société. L’empire changeait, et plus les autorités officielles luttaient contre la nouvelle religion, plus elle se renforçait : l’inébranlable volonté de ces saints (ou fanatiques suivant les points de vue) impressionnait la population, en mal de spirituel et de repères dans une société en pleine mutation. C’est en l’honneur de Victor qu’en 415, à peine plus d’un siècle après son martyr, qu’un monastère portant son nom sera construit à Marseille.

Nef principale de l'église haute.

Nef principale de l’église haute.

Fondation de l’abbaye de Saint Victor

Sur l’emplacement actuel de l’abbaye se trouvait au temps des Phocéens une carrière, située en dehors de la ville. Cette carrière fut par la suite utilisée en tant que nécropole. C’est ici que les premiers chrétiens de Marseille cachèrent dans les grottes les corps de Victor et des autres martyrs. Très vite, un culte se met en place autour de la nécropole et de Victor. Son importance est telle qu’à la fin du IVème siècle ou au tout début du Vème siècle, l’évêque de Marseille, Proculus, y fait ériger une chapelle, puis, à la demande de l’homme d’église Jean Cassien, un monastère en 415. La chapelle existe toujours, au sein de la crypte actuelle de l’abbaye, c’est la chapelle Notre-Dame de la Confession, où se trouve aujourd’hui la statue de la vierge noire.

Chapelle originelle du Vème siècle, avec des sarcophages installés dans les murs.

Chapelle originelle du Vème siècle, avec des sarcophages installés dans les murs.

Après la chute de l’Empire Romain d’Occident se suivent des temps troubles et difficiles pour l’abbaye de Saint Victor. L’abbaye est plusieurs fois pillée et détruite, soit par les barbares, soit par les Sarrazins (838 et 923 notamment), soit par les pirates grecs (848). Il n’y a plus de vie monastique à Saint-Victor. Ce n’est qu’en 972 et la défaite définitive des Sarrazins en Provence que la ville et son abbaye retrouvent le calme. A ce moment là, l’abbaye n’est plus qu’un champ de ruines.

Tombeau d'Isarn

Tombeau d’Isarn

L’âge d’or de Saint-Victor

C’est en 977 avec le nouvel évêque Pons Ier et l’arrivée des Bénédictins que la célèbre abbaye de Marseille va revivre et récupérer son prestige, après les efforts de l’évêque précédent, Honorat II. Toute la rive sud du Vieux-Port appartiendra alors à l’abbaye, avec de nombreuses dépendances dans toute la Provence. En 1040, l’église supérieure, fraîchement reconstruite, est consacrée. De cette église nous pouvons voir encore aujourd’hui la Tour Isarn, du nom de l’abbé qui fit construire ce nouveau bâtiment. Cet âge d’or se termine à la fin du XIIème siècle, avec les luttes entre les comtes de Toulouse et les rois d’Aragon. Cette nouvelle crise n’empêche pas la construction d’une nouvelle abbatiale à partir de 1201 au dessus des anciennes constructions, désormais devenues des cryptes. Les travaux seront achevés en 1279.

De gauche à droite : une des tours crénelées, la crypte et statue de Saint Victor.

De gauche à droite : une des tours crénelées, la crypte et statue de Saint Victor.

Guillaume de Grimoard était l’abbé de Saint Victor depuis à peine plus d’un an lorsqu’il devint le pape Urbain V en 1362. C’est lui qui en 1363 commence les travaux de fortification de l’abbaye Saint-Victor, lui donnant cet aspect crénelé caractéristique que nous lui connaissons aujourd’hui. Les travaux furent confiés au maitre maçon Rastin, qui dotera l’abbaye d’un donjon et de plusieurs tours défensives, tout en agrandissant l’église. Urbain V, décédé en 1370, sera enseveli dans l’abbaye deux ans plus tard, conformément à ses vœux. Son tombeau est malheureusement disparu pendant la Révolution.

Fin du monastère

Comme beaucoup d’autres édifices religieux en France à cette période, la Révolution Française causa des dégâts irrémédiables à l’abbaye Saint Victor. Mais sa décadence était déjà bien amorcée, avec la disparition mystérieuse de la bibliothèque au XVIème siècle, et la vie de plus en plus dissolue des moines, à tel point que Louis XIV lui-même s’en préoccupe. Les marseillais se souviennent également de l’attitude indigne d’un monastère si prestigieux lors de la peste de 1720, où les religieux se sont juste cloitrés derrière leurs murs en attendant que l’épidémie cesse. La Révolution et ses excès provoqueront la démolition du cloître en 1793 et surtout l’élimination des trésors de l’abbaye en 1794 : les reliques sont brûlées, les objets d’or et d’argent sont fondus. L’église est conservée en tant que prison, ce qui la sauva peut-être de la destruction. L’archevêché ne récupérera l’église qu’en 1803 et les cryptes en 1822. L’église est sauvegardée, mais les autres bâtiments seront détruits tout au long de la première moitié du XIXème siècle. Il fallait faire de la place pour la ville, avec de nouvelles rues et de nouveaux logements dans ce qui est de nos jours un des beaux quartiers de Marseille. Ce n’est qu’en 1963 que l’église sera intégralement restaurée. En 1968, elle récupérera ses sarcophages du IVème et Vème siècles, auparavant exposés au château Borély.

L'abbaye Saint Victor vue de derrière, rue de l'abbaye. C'est ici que se trouvait l'ancien cloître.

L’abbaye Saint Victor vue de derrière, rue de l’abbaye. C’est ici que se trouvait l’ancien cloître.

L’abbaye est un des rares monuments marseillais rescapés du Moyen-âge, où l’ont peut admirer l’architecture militaire de l’époque, avec ses tours carrées et crénelées. Aujourd’hui, touristes et marseillais y viennent pour admirer l’église et sa crypte datant de la fin de l’Antiquité, mais aussi pour y assister bien sûr à des messes ou écouter des concerts. C’est un monument unique dans Marseille, qui vaut bien un petit détour quand on passe par le Vieux Port !

Photos de l’abbaye Saint-Victor

Cet hôtel particulier, juste à coté de l'abbaye, se nomme La Rose du Ciel. Il appartient à la Rose Croix. Paul Valéry y a vécu.

Cet hôtel particulier, juste à coté de l’abbaye, se nomme La Rose du Ciel. Il appartient à la Rose Croix. Paul Valéry y a vécu.

Fortifications de l'église à gauche. A droite, on remarquera les sarcophages à l'air libre.

Fortifications de l’église à gauche. A droite, on remarquera les sarcophages à l’air libre.

Deux vues de l'intérieur de l'église avec à droite les orgues.

Deux vues de l’intérieur de l’église avec à droite les orgues.

La nef est du XIVème siècle. Le Maitre autel est de 1966.

La nef est du XIVème siècle. Le Maitre autel est de 1966.

Reliquaires de l'abbaye. Au milieu, celui de Jean Cassien.

Reliquaires de l’abbaye. Au milieu, celui de Jean Cassien.

L'église haute. Les vitraux sont de Max Ingrand, en remplacement de ceux détruits par la guerre de 1939-1945

L’église haute. Les vitraux sont de Max Ingrand, en remplacement de ceux détruits par la guerre de 1939-1945

Orgues de l'abbaye Saint Victor

Orgues de l’abbaye Saint Victor

Descente dans la crypte de l'abbaye Saint Victor.

Descente dans la crypte de l’abbaye Saint Victor.

La crypte de Saint Victor.

La crypte de Saint Victor.

A gauche, figure de Lazare dans le chapiteau, et à droite, la Vierge Noire.

A gauche, figure de Lazare dans le chapiteau, et à droite, la Vierge Noire.

Chapelle Saint Lazare et sarcophage des saints innocents.

Chapelle Saint Lazare et sarcophage des saints innocents.

Crypte et autel de Saint Victor

Crypte et autel de Saint Victor

Ancienne sacristie, avec la cathèdre.

Ancienne sacristie, avec la cathèdre.

Un des nombreux sarcophages de Saint Victor.

Un des nombreux sarcophages de Saint Victor.

Infos Utiles

Localisation l’abbaye de Saint-Victor


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